La voix résonne et détache les syllabes. Marianne. C’est son nom prononcé au cœur de l’été, qui l’attire jusqu’à la rive. Marianne, dit un homme adossé au bateau. De son torse, elle reconnaît le contour, la largeur. De ses mains qui se tendent comme des filets et l’enserrent en un mouvement brusque, l’épaisseur. Deux jours plus tôt, il l’avait regardée au marché matinal, alors qu’elle choisissait des soles. Un regard si lourd qu’elle n’avait pas pu relever la tête. Rentrée chez elle, en nettoyant les poissons, elle avait eu un vertige ; l’odeur similaire de ses doigts dans sa chair, quand elle se caresse et ce geste du pêcheur qui emballe les soles comme des organes précieux. L’odeur et le geste, les deux entremêlés l’avaient fait chavirer. Deux jours. L’attente avait fermenté, s’était muée en désir.


Lui

Les volets ont claqué si fort que le mari s’est réveillé. Il se lève, les verrouille. Quand il réintègre le lit, Marianne n’y est plus. Pris d’un coup de sang, il enfile une veste. Cherche sa femme, elle doit être dans la salle de bain, ou dans la cuisine, sur le canapé, elle n’y est pas, il inspecte la cour, toujours rien, il descend jusqu’au fjord. Elle est peut-être en bas, à l’embarcadère. Ce qu’elle peut passer des heures à les regarder, ces rafiots, comme si tôt ou tard, l’un d’eux finirait par l’emporter. Là où elle veut aller, il ne sait pas. Marianne est si secrète, elle ne s’est jamais plainte, ne l’a jamais repoussé, en pleine nuit ou le dimanche après l’office.

Un jour, seulement, elle a dit je vais partir. Elle a soutenu son regard et ajouté : en voyage. C’était juste une petite phrase, dite comme ça. Une petite phrase, un poison dans les veines.

Il a la peur au ventre, depuis que l’été règne et fait tourner les têtes. On a tellement attendu les beaux jours, l’été est si court, on sort, on danse, sans plus voir la différence entre nuit et jour, solstice, juillet, août, on s’enivre, on chante, on s’affale. Après la Saint-Jean, les jours sans nuit se succèdent à un rythme effréné, on n’a plus le temps de se poser. La lumière du fjord aveugle les maris trop confiants. Mais lui, devant l’embarcadère, il aperçoit sa femme dans les bras d’un autre.

Elle

Dans les mailles du filet, elle ne se débat pas. L’homme soulève la robe de coton, l’enlève. Emporte la femme à l’eau. Cambrures, chevelure ruisselante sur peau bleutée. Les corps glissent, s’imbriquent, elle frétille. Ils plongent.

Sur le sable, le pêcheur la possède sous les yeux du mari caché derrière une barque. L’été court en Scandinavie.