Lui

      Linge blanc, porcelaine, verre en cristal, Antonio avait tout sorti du vaisselier hérité de sa mère et il en avait vérifié la propreté. Ce soir, la table du salon serait dressée avec élégance, pour une occasion unique. Il désirait cuisiner un plat spécial, mais il avait besoin d’y repenser pour être certain de ne pas se tromper. Il devrait d’abord sélectionner les morceaux les plus tendres de la viande, en prévoir la cuisson adéquate, l’assaisonnement, les ustensiles… Pour la sauce, il hésitait : allait-il préparer un fond ou prélever le jus de cuisson et l’améliorer ? Pot-au-feu, gratin, wok ou sauté ? Après mûre réflexion, il trancha. D'abord, il préparerait des amuse-bouches à la vapeur et comme plat, des brochettes avec une sauce aux amandes.

Elle

      Elle avait paressé plus que d’habitude dans un bain très chaud parfumé d’huile d’amandes douces et d’essence de romarin, sirotant une tasse de thé vert, avec des rondelles de concombres sur les paupières (sa grand-mère lui avait donné la recette pour faire friser le regard). Quelques exercices de yoga avec les orteils plus tard, elle avait poussé un long soupir et s’était gommé la peau des jambes, des bras et du buste. Le corps engourdi, Manon sortit de l’eau, s’enroula dans une serviette, essuya de sa main la buée sur le miroir et examina son visage. Les concombres avaient rendu ses paupières presque transparentes, son regard brillait, pas besoin d’anticerne. Elle se poudra, se lissa les sourcils et s’enduit de mascara. Elle n’en ferait pas trop, car Antonio n’aimait pas qu’elle se maquille. Et puis non, il n’avait qu’à l’accepter comme ça, de toute façon, elle n’avait pas envie de lui. Depuis leur rencontre au cybercafé, il lui offrait chaque jour un poème avec des mots brûlants et des promesses d’amour éternel. Elle devait mettre un terme à cette relation; il lui demandait de la voir trop souvent, elle avait des études à suivre, pas le temps … Les arguments se bousculaient encore dans sa tête quand elle enfila une robe framboise écrasée et rejoignit Antonio à son domicile.

Lui

      Le visage d’ange apparut dans l’interphone. Antonio prit le temps de l’observer, un chiffon imbibé d’éther à la main. Vingt ans à peine, la peau blanche, fine et élastique, recouverte d’un duvet blond, elle allait croustiller à la cuisson. Cette fille, il l’avait dans la peau et elle risquait de lui échapper. Il fallait la retenir. Le poète qui distribuait ses compositions aux passants dans la rue s’était toujours senti seul. Avec Manon, il avait trouvé une amie qui ne le quitterait plus. Paupières du jour, bonjour. C’est en récitant ces vers qu’il accueillit sa proie. Les yeux de Manon scintillaient sous les membranes hyperfines dont il se délecterait en guise d’entrée. Elle l’embrassa sur la joue, il la serra par le cou et plaqua le chiffon sur son nez.

Elle

      Ã€ la fin du repas, Antonio déposa ses couverts et se frotta le bas ventre. D’autres morceaux de choix avaient été emballés et stockés dans le surgélateur. Il s'avisa que celle qu’il venait d’avaler avait perturbé sa vie, non seulement parce qu'elle l’avait dérangé sans cesse et l’avait arraché à ses activités artistiques, mais aussi parce que la seule éventualité qu’elle se manifeste encore, par l’écho de sa voix suave qui l’habitait désormais, ravivait cette croyance : le prédateur se doit de sacrifier sa fiancée pour s’en approprier l’âme, mais celle-ci est capable à tout instant de prendre le pouvoir dans le corps d’autrui.