Elle

Nous savions qu’à notre réveil, un beau matin de l’année 2027, tout serait possible. La brochure nous avait prévenus : nous allions séjourner sur Desideria. Un nouveau complexe hôtelier situé quelque part dans l’espace, et destiné à accueillir les lauréats de la Loterie des Nations. Le promoteur du projet avait mis Desideria sur orbite cette année-là. Nous faisions partie de la première vague de pensionnaires à l’hôtel Origami. Aussi étrange que cela puisse paraître, le séjour sur Desideria nous était offert pour une durée indéterminée. Mon époux et moi, nous avions cessé nos activités et nous nous étions fait à l’idée de partir sans prévoir la date du retour, avec pour seule consigne celle qui était émise dans le catalogue : accomplir ses désirs.

Lui

Un message téléphonique envoyé à son frère
Salut Max. C’est ton frère ! J’ai essayé de t’appeler plusieurs fois, mais tu ne réponds pas. J’espère que tu vas bien. Ici sur Desideria, l’hôtel est immense et complètement dingue. Carla trouve que ça ressemble à une cocotte géante ! C’est tout à fait ça. L’hôtel Origami, tu n’imagines même pas. C’est un élève de Frank Gehry qui l’a imaginé : une architecture polymorphe et transparente, avec des cloisons mobiles partout. On dirait que ces parois de verre glissent sans cesse. Au début, tu ressens une sorte de houle comme sur un bateau. Mais après quelques jours, tu t’habitues. Ce que je vis ici, c’est trop fort. Je ne maîtrise plus. C’est facile de se perdre quand tu ne fais pas la différence entre le dehors et le dedans. Tout le monde partage ses fantasmes sur les murs. Et moi, j’ai la rage de tout vivre, mes désirs et ceux des autres. Les jours se suivent et se ressemblent. Je passe mon temps à fixer les parois de verre sur lesquelles défilent des images hallucinantes. Pourquoi je m’en irais ? Il y a encore tellement de choses à vivre ici. Bon, frérot, j’essayerai de te rappeler une autre fois. Bye.

Elle

Pour qui se limite à la poursuite de son propre désir, les choses peuvent s’avérer sublimes. Mais pour qui veut puiser dans le réservoir à fantasmes de l’hôtel Origami, il n’y a pas d’issue. Elias fait partie de ces insatiables, il a été englouti par le flux infernal des images et n’a plus voulu quitter l’hôtel. À force de vouloir expérimenter les désirs d’autrui, on s’épuise. Quant à moi, pendant mon séjour à l’hôtel Origami, je me suis refaite. Au hammam et au bord des piscines, on m’a entourée de soins régénérants et de massages sensuels. Une équipe de chirurgiens s’est appliquée à corriger les imperfections de mon corps, une à une, pour effacer les marques du temps sur ma peau. Lorsque je marchais nue dans les allées de Desideria, comme je l’avais jadis rêvé, j’attirais les regards des femmes et la convoitise des hommes. Mais cela ne pouvait durer éternellement. Je suis revenue de ce voyage, légère, vidée de toute envie de désirer à nouveau. Elias, lui, est resté là-bas.